Matzneff : les signataires d’une pétition pro-pédophilie de 1977 ont-ils émis des regrets ?

https://agauche.org/2018/06/15/mai-1968-et-la-promotion-liberale-libertaire-de-la-pedophilie/ Matzneff : les signataires d’une pétition pro-pédophilie de 1977 ont-ils émis des regrets ? En janvier 1977, une pétition défendant les relations sexuelles entre adultes et enfants a été publiée dans «le Monde», mais aussi dans «Libération». Rédigée par Gabriel Matzneff, elle était notamment signée par Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Roland Barthes, Jack Lang ou encore Bernard Kouchner.https://www.liberation.fr/amphtml/checknews/2020/01/02/matzneff-les-signataires-d-une-petition-pro-pedophilie-de-1977-ont-ils-emis-des-regrets_1771174

Question posée par le 26/12/2019

Bonjour,

Nous avons reformulé votre question, qui était à l’origine : «Les signataires de la lettre ouverte dans le Monde du 26 janvier 1977, dont l’auteur est le pédophile Gabriel Matzneff, ont-ils regretté ce soutien à des pédophiles ?»

Vous faites référence ici à l’écrivain Gabriel Matzneff, âgé de 83 ans, prix Renaudot essai en 2013, et qui revient dans l’actualité ces derniers jours (Libération y consacrait lundi son événement).

La raison : un livre publié aujourd’hui par Vanessa Springora, par ailleurs éditrice, intitulé le Consentement. Dans cet ouvrage, elle raconte sa relation traumatisante avec Gabriel Matzneff, alors qu’elle était âgée de 14 ans et lui 50. A l’époque, l’écrivain ne cachait rien de ses pratiques pédophiles, tant dans ses livres qu’à la télévision, où il pouvait être reçu avec complaisance. Ces derniers jours, un extrait de l’émission littéraire Apostrophes, datant de 1990, a ainsi été exhumé par l’INA. On y voit Bernard Pivot demander à Matzneff pourquoi il s’était spécialisé dans «les lycéennes et les minettes». Et l’écrivain de lui répondre qu’une fille «très très jeune est plutôt plus gentille». Autour du plateau, seule la journaliste québécoise Denise Bombardier s’indigne des propos tenus.

Votre question fait référence à un autre épisode : une pétition datant de janvier 1977. Elle fut d’abord publiée dans le Monde le 26 janvier, puis dans Libération le lendemain.

Elle avait été rédigée alors que s’ouvrait à Versailles, devant la cour d’assises des Yvelines, le procès de trois hommes, jugés pour «attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de [moins de] 15 ans», et placés en détention préventive depuis trois ans. Les victimes étaient âgées de 12 ou 13 ans, frère et sœur notamment, et avaient été photographiées et filmées par les accusés lors de différents jeux sexuels. L’un des accusés justifia ainsi ses pratiques durant le procès : «Ce qui m’intéressait, c’était de voir la sexualité des enfants.» Les trois personnes furent condamnées à cinq ans de prison avec sursis.

Pourtant, dans la pétition publiée à la veille de l’ouverture du procès, il était écrit : «Nous considérons qu’il y a une disproportion manifeste, d’une part, entre la qualification de « crime » qui justifie une telle sévérité, et la nature des faits reprochés ; d’autre part, entre le caractère désuet de la loi et la réalité quotidienne d’une société qui tend à reconnaître chez les enfants et les adolescents l’existence d’une vie sexuelle (si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c’est pour quoi faire ?).»

Ce texte, qui défendait donc le droit d’avoir, en tant qu’adulte, des relations sexuelles avec des enfants, se concluait ainsi : «Trois ans de prison [préventive, ndlr] pour des caresses et des baisers, cela suffit. Nous ne comprendrions pas que le 29 janvier Dejager, Gallien et Burckhardt ne retrouvent pas la liberté.»

«Je la connais bien puisque c’est moi qui l’ai écrite»

Parmi la soixantaine de signataires de cette pétition, qui n’a pas attendu 2019 pour refaire débat, plusieurs noms très célèbres, déjà à l’époque : Jean-Paul Sartre, co-fondateur de Libération, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Gilles et Fanny Deleuze, Philippe Sollers, Jack Lang, Bernard Kouchner… Et Gabriel Matzneff qui, dans un article publié en 2003 sur son blog, revendique la paternité de cette pétition.

«Cette révoltante pétition, je la connais bien puisque c’est moi qui l’ai écrite», explique-t-il à ce moment-là, lorsqu’il revient sur ce texte, regrettant qu’avec le temps, les commentaires à son égard aient évolué : «J’en suis très fier et, si je l’écrivais aujourd’hui, je n’en modifierais pas le moindre mot, car elle est encore plus actuelle, nécessaire aujourd’hui qu’en 1977. Nous en avions parlé, quelques amis (dont un avocat, Alexandre Rozier) et moi, puis je l’ai rédigée, pesant chaque substantif, chaque verbe, chaque adjectif, chaque virgule, chaque point-virgule.»

Il explique ensuite, toujours sur son blog : «Comme à l’époque le mail n’existait pas, nous avons pris notre téléphone et téléphoné à celles et ceux dont nous espérions le soutien. Guy Hocquenghem s’est chargé d’appeler les philosophes, moi les écrivains, lui et moi, aidés de quelques copains, les autres. Nous avons essuyé de rares refus (pour ma part, je me souviens du refus de signer de Marguerite Duras, d’Hélène Cixous, de Xavière Gauthier, de Michel Foucault), mais reçu d’infiniment plus nombreuses signatures enthousiastes, 67 en tout, plus les deux nôtres, ce qui n’est pas mal, eu égard au temps très bref dont nous disposions pour les réunir.»

Pour répondre à votre question, peu de signataires de cette pétition, à notre connaissance, ont exprimé leurs regrets de l’avoir signée. Une raison évidente à cela d’abord : bon nombre des signataires en question sont décédés quelques années après la publication de la pétition. C’est le cas par exemple de Louis Aragon (mort en 1982) ou de Simone de Beauvoir (1986), pour ne citer qu’eux.

2001, la pétition revient

Il a fallu attendre, en réalité, janvier 2001, pour que se fassent entendre des regrets, mais aussi des explications aux raisons qui avaient pu pousser quelques signataires à se joindre à ce texte légitimant la pédophilie.

Pourquoi 2001 ? Parce qu’à l’époque, Daniel Cohn-Bendit, alors député européen, vient d’être rattrapé par l’exhumation d’un texte de jeunesse, publié en 1975, où il évoquait son activité d’éducateur dans un jardin d’enfants «alternatif» à Francfort.

«Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : « Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses ? » Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même», écrivait-il dans ce livre.

Libé fait alors sa une sur le sujet, titrant sur une «génération provoc», pour revenir sur «l’esprit soixante-huitard, avec ses utopies et ses erreurs».

Dans ce même numéro, dans un difficile exercice d’introspection collective intitulé «Libé en écho d’un vertige commun», Sorj Chalandon revenait sur la manière dont Libération avait traité la question de la pédophilie, n’éludant rien du passé. Il rappelait ainsi qu’en juin 1981 était publiée dans Libé une interview d’un certain Benoît, titrée «Câlins enfantins». Dans celle-ci, il racontait : «Je faisais un cunnilingus à une amie. Sa fille, âgée de cinq ans, paraissait dormir dans son petit lit mitoyen. Quand j’ai eu fini, la petite s’est placée sur le dos en écartant les cuisses et, très sérieusement, me dit « à mon tour, maintenant ». Elle était adorable. Nos rapports se sont poursuivis pendant trois ans.» Précédée d’une phrase d’un journaliste, qui écrivait alors : «Quand Benoît parle des enfants, ses yeux sombres de pâtre grec s’embrasent de tendresse.»

«C’est plus qu’une période, c’est un laboratoire»

Dans ce même texte, Chalandon tente de mettre des mots pour expliquer ce qui avait permis cela. L’époque, peut-être. «L’ordre moral. Voilà l’ennemi. Et Libération de cette époque n’est rien d’autre que l’écho particulier du vertige commun. Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes. « Interdit d’interdire », « contestons toute forme d’autorité »», écrit-il, avant de développer : «C’est plus qu’une période, c’est un laboratoire. Accoucheur d’espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. […] Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre.»

A plusieurs reprises, CheckNews s’est appuyé sur ce texte pour répondre aux internautes qui nous demandaient si, un temps, Libération avait soutenu la pédophilie.

Référence est également faite dans l’article de Chalandon à la pétition de 1977. Un texte qui ne «laisse aucune place à l’ambiguïté», selon le journaliste, qui note que, pour les signataires, les enfants n’ont subi «aucune violence» et qu’ils étaient «consentants».

Dans le même numéro, trois soixante-huitards dénoncent quant à eux un «procès stalinien» fait à Cohn-Bendit. Parmi eux, Philippe Sollers, signataire de la pétition de 77, et qui revient alors pour la première fois sur cette signature, en ces termes : «Dans le texte que j’ai signé et qui doit dater des années 1974-1975, considérer que « l’entière liberté des partenaires d’une relation sexuelle est la condition nécessaire et suffisante de la licéité de cette relation » est effectivement extraordinairement naïf – car qui juge de l’entière liberté des partenaires ? C’est ne pas envisager qu’il peut y avoir un rapport de force ou de pouvoir.»

«Je signe ce texte sans vraiment le lire»

Il continue : «Ce qui me frappe le plus est que le problème des violences exercées sur des enfants n’était pas un problème de société à l’époque. Ça l’est devenu. Probablement à cause d’une extension sans précédent de la prostitution enfantine et du tourisme sexuel à haute dose. A l’époque où je signe ce texte sans vraiment le lire, parce que ça fait partie des revendications libertaires, je suis au courant de Freud et je vais écouter Lacan. Il est impossible d’avoir une conscience un peu éveillée sans s’apercevoir que les enfants prépubères ne parlent pas le même langage que les adultes.»

Un peu plus tard, dans l’Express, dans un article d’un numéro daté du 1er au 7 mars 2001, consacré au «devoir de mémoire» concernant la libération sexuelle, Philippe Sollers répétera peu ou prou la même chose. «Il y aura bien­tôt trente ans que je l’ai si­gnée et j’avoue n’en avoir aucun sou­ve­nir pré­cis. Il y avait tel­le­ment de pé­ti­tions à cette époque-là qu’on ne fai­sait plus très at­ten­tion à ce qui était écrit.» Selon lui, «il est dé­li­cat de res­sor­tir cette pé­ti­tion au­jour­d’hui sans par­ler du contexte de cette époque. La pédophilie est un pro­blème ré­cent. On n’en parle que de­puis quelques an­nées. A l’époque, ce n’était pas évident et il me semble que le texte n’était pas cen­tré sur la ques­tion adulte-en­fant».

Toutefois, tient-il à préciser dès 2001, «cer­tains as­pects de la pé­ti­tion sont com­plè­te­ment in­dé­fen­dables. Au­jour­d’hui, je ne la si­gne­rais pas et je pè­se­rais mes mots».

«Je l’ai signée dans un contexte précis»

Dans ce même numéro de l’Express, un autre signataire de la pétition s’exprime. Il s’agit de Bernard Muldworf, médecin psychiatre et psychanalyste, décédé depuis. Il expliquait, comme Chalandon et Sollers, que c’est le contexte, et l’époque, qui avaient permis cette signature, jugée impossible depuis : «En mai 1968, on a assisté à une véritable fracture de la civilisation humaine. Toutes les règles traditionnelles de la morale se dissolvaient comme de l’eau dans le sable. La sexualité était vue comme subversive. C’était une crise culturelle au sens profond du terme. Il fallait être opposé à tout ce qui pouvait être de l’ordre de la contrainte, prendre parti pour ceux qui cherchaient une voie nouvelle. C’est dans ce contexte que j’ai signé la pétition.»

Ajoutant : «Cela me paraissait malhonnête de ne pas signer car il y avait un enjeu idéologique : soyons plutôt du côté des contestataires que du côté des flics. J’ai signé la pétition par solidarité avec le mouvement, non par adhésion aux idées.» A la question «auriez-vous signé la pétition aujourd’hui ?», posée en 2001, il répondait, comme Sollers : «Non, certainement pas. Je l’ai signée dans un contexte précis.»

A notre connaissance, il n’existe pas d’autres prises de position publiques de signataires de cette pétition, regrettant depuis d’y avoir été associée. Cet article pourra être mis à jour en fonction de nouveaux éléments.

Dans une chronique de février 2001, intitulée «Autre temps…», le Monde revenait également sur cette pétition initiée des années plus tôt dans son journal, regrettant à demi-mot de l’avoir publiée, alors que l’audience publique démontra qu’il ne s’agissait pas «de caresses et de baisers» mais bien «d’une affaire sordide».

Le texte du Monde, signé par Pierre Georges, qui avait à l’époque couvert le procès des trois hommes accusés de pédophilie, et condamnés pour cela, justifiait ainsi ce «retour sur» : «Si l’on est revenu sur cette affaire, et sur l’incroyable imprudence intellectuelle de l’époque en ce domaine, c’est bien sûr par référence aux mésaventures de Daniel Cohn-Bendit pour des écrits de 1975, cités par L’Express. Ces citations sont incontestables. Et incontestablement condamnables. Le premier à le faire en est l’auteur, qui au motif, jadis, de choquer le bourgeois et au nom de la libération sexuelle, reconnaît avoir écrit des imbécillités et s’en repent. Dont acte.»

«Un portrait sans doute trop désinvolte qu’on avait fait de Matzneff…»

Plus récemment, c’est un portrait de Gabriel Matzneff, publié en 2004 dans Libération, et écrit par Luc Le Vaillant, qui est remonté à la surface, critiqué sur les réseaux sociaux pour son caractère jugé au mieux complaisant. L’écrivain y est notamment décrit comme un «amateur de jeunes filles en fleur, qu’il couche aussi dans son journal» et qui «irrite une société au moralisme de plus en plus sourcilleux».

Dans un portrait de Vanessa Springora, victime de Matzneff, publié lundi dans Libé, Luc Le Vaillant revient sur son texte de 2004 : «On lui raconte un portrait sans doute trop désinvolte qu’on avait fait de Matzneff en der de Libé voici quinze ans, en regrettant avoir négligé le côté touriste sexuel qu’il avait mis sous le tapis. Ce Narcisse académique ne nous exaltait pas spécialement et l’on se demandait d’ailleurs ce que pouvaient bien lui trouver toutes ces demoiselles. Nous intéressait en revanche l’habileté surannée de ce dézingueur des familles les plus éclairées et les plus compréhensives. Le portrait est un travail d’artisan, où les informations personnelles se mêlent à l’analyse de caractère, aux impressions recueillies, aux sensations éprouvées. On se confronte à l’humaine nature, au risque de l’erreur d’appréciation. Cela fait la beauté de l’exercice, et aussi sa limite.»

Cordialement

Mise à jour du 2 janvier 2020 à 13h : ajout de Jean-Paul Sartre dans la liste des signataires de la pétition.

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